Il y a un point de non retour accroché sous la marquise charnue de ton ciel noir. Un point sans
carte qui déborde allégrement du cadre tendu par les quatre coins du lit. Ce point se creuse à
l'endroit exact où mon doigt tutoie l'angle aigu de ton triangle.
Je dis "ton" mais je ne parle à personne, ou alors à toutes - à mes amantes en somme, celles d'hier
et de demain, celles que je ne rencontrerai jamais.
C'est lorsque la pulpe de mon doigt s'échauffe dangereusement au jus vorace dont tu imprègnes nos
jeux de doigts sans fou ni roi. C'est juste là, sous le courant monstrueux qui plisse la peau de mon
index, que le point se fixe, d'abord comme un point de suture indolore que j'ignore.
Ma tête posée sur la rive de ton ventre, le nez dans tes parfums, je le sens pourtant qui doucement
se chirurgicalise, étend ses tentacules et dévide sa spirale. Elle rampe d'abord sur mes membres,
investit un à un mes sens et mes muscles, tétanisés qu'ils sont par l'imminence du naufrage. Elle brûle la moindre terminaison nerveuse, ne supportant aucune autre fin que la sienne, insatiable et
souveraine. A mesure qu'elle avance, je me vois reculante, acculée imbécile à ton con.
Seul le point, oeil du cyclone, reste anachronique de ce cataclysme.
Mon doigt sur ton clitoris, métronome maniaque, se plaît en une étrange mathématique. Sa ferveur
hypnotique absorbe le peu d'esprit qu'à l'instant il me reste. Et je n'entends déjà presque plus les
hallalis de ton souffle et les vagues lancinantes de mon bras endolori.
Et voilà que mon doigt, soudain, ne m'appartient plus vraiment. Et que je me lisse les moustaches
de ta chatte. La frontière n'est plus. Mes nerfs digitaux se diluent à ta source qui, noir sur blanc,
dévide son encre plus que sympathique.
Mieux que mienne, plus que tienne, je te digitalise, nous nous faisons point. Point d'orgue entre tes
lèvres, en suspension du crescendo virgule, ton exclamation, pourtant loin d'être final, nous met à
la ligne. Ligne de fuite ou de poursuite... Encore...Non..Arrete...juste là...Oui...
Affranchir la frontière, ne jamais refermer l'amère brèche.
Y glisser ma langue comme un pied dans l'embrasure de ta porte. Venir y baver les serments que
j'emporte.
Et te voila arpégeant la grammaire de cette nouvelle Terre.
A boire! A boire! A boire! La coupe de cet "oh!" ne sera jamais pleine