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La Vénus à la fourrure
ou les confessions d'un suprasensuel

de Léopold Von Sacher-Masoch

par Christine Letailleur

 

L'oeuvre phare de Sacher-Masoch au travers la lorgnette du Théâtre


La Vénus à la fourrure est le chef-d’oeuvre de Sacher-Masoch. Rédigée tout d’abord en 1862, puis achevée en 1870, elle fait partie du premier volume du Legs de Caïn et s’inscrit dans le cycle de l’Amour.
La Vénus à la fourrure est la première oeuvre marquante de la littérature qui s’attache à décrire la relation entre un homme et une femme où la représentation extrême de l’amour prend la forme d’un esclavage librement choisi et consenti.

La fable
La Vénus à la fourrure commence par un rêve ; l’ami (le narrateur) se souvient, alors qu’il s’adonnait à la lecture de Hegel, avoir fait un rêve étrange. Une sublime créature, plus exactement une Vénus romaine, à la « pâleur marmoréenne…, aux yeux morts et pétrifiés » et « au corps de marbre », est venue lui rendre visite. La déesse fait une révélation à l’homme : « Vous appelez cruauté, ce qui fait l’élément propre de la sensualité et de l’amour pur, la vraie nature de la femme : se donner où l’on aime et aimer tout ce qui plaît. […] Vous autres, gens du Nord, prenez l’amour beaucoup trop au sérieux. Vous parlez de devoir où il ne devrait être question que de plaisir. »
L’homme se réveille, habité par ce rêve ; il s’empresse de le raconter à son ami Séverin. Ce dernier lui remet un manuscrit intitulé Confessions d’un suprasensuel. L’homme plonge alors dans la lecture du journal intime et le passé de Séverin. Une autre pièce commence, qui relate sa liaison amoureuse avec Wanda von Dunajew.

Régulièrement, Séverin se rend dans un jardin pour caresser et baiser les pieds de sa bien-aimée qui n’est autre que Vénus, une statue de pierre. Il ne connaît que les corps de marbre. Un soir de pleine lune, il rencontre une jeune veuve, Wanda, petite femme à la chevelure rousse. Séverin est troublé par cette femme hors du commun, qui clame haut et fort ses principes : briser la morale, fouler aux pieds le christianisme, n’obéir qu’aux lois du plaisir. Il se sent attiré par cette créature qui pourrait incarner sa Vénus : « Je ne crois pas que je sois amoureux de Wanda… Ce n’est pas un penchant du sentiment qui croît en moi, c’est une soumission physique qui se fait lentement, mais d’autant plus complètement. »

Afin de concrétiser sa liaison avec Wanda, Séverin imagine et rédige un contrat : il s’engage à être son domestique, son esclave, son jouet même, et à subir toutes les humiliations qu’elle jugera bon de lui infliger. En contrepartie, Wanda accepte d’être toujours vêtue d’une fourrure et d’incarner l’idéal de Séverin : une Vénus à la fourrure du Nord, telle la grande Catherine de Russie.
Par ce vêtement érotique, elle retrouvera sa nature première : celle de l’animalité. Wanda, amusée et intriguée par la personnalité si singulière de Séverin, accepte les clauses du contrat et s’évertue à combler ses folles imaginations. Le couple part en Italie pour réaliser ses fantasmes et s’adonne à des jeux de rôles.
Désormais, Séverin s’appelle Grégoire, il est le domestique de Wanda, elle l’habille d’un costume de laquais aux couleurs de Cracovie, lui confisque ses papiers et son argent.
Pour parachever l’oeuvre de Séverin, Wanda se met en quête d’amants : « Il me faut des adorateurs, jeunes et beaux. Cela sera plus piquant…Ce soir, je vais dîner avec un Prince, il est russe, c’est un animal sauvage, à l’oeil sombre. Je vais tisser des fils de perles noires, dans ma chevelure, qui me glisseront jusqu’aux hanches. Je mettrai ma kazabaïka rouge, celle bordée d’hermine verte. Et ma toque de cosaque. » Elle rencontre un jeune bellâtre, « le Grec », qui se travestit en femme et auquel tous les hommes envoient des lettres d’amour. C’est un athée et un guerrier. Wanda est séduite par sa cruauté. Elle se donne au Grec sous les yeux de Séverin, puis part avec lui. Le contrat est désormais rompu et le rêve d’amour de Séverin, brisé.

Le contrat masochiste comme utopie politique Sacher-Masoch est l’écrivain des fantasmes. Avec La Vénus à la fourrure, on est dans ce que j’appellerais le théâtre de l’Éros, de l’intime et de l’indicible : une expérience littéraire et poétique. Politique aussi, au sens où deux individus, un homme et une femme, concluent un contrat pour vivre leur utopie sensuelle, de manière consentante et libre. Ici, le fantasme s’écrit, se met en scène par écrit, tel un scénario, comme si seuls les mots avaient le pouvoir de faire naître et advenir un bonheur, un plaisir futur.
Par ce contrat, l’homme et la femme dépassent le contrat social réprimant les désirs en marge. Le contrat, chez Sacher-Masoch, renverse la norme, il la transgresse. Il scelle la relation amoureuse, en dresse les clauses ; il fait oeuvre de loi. « L’idée même du contrat amoureux constitue, de la part de Sacher-Masoch, une fabuleuse invention, la pièce maîtresse de ses tentatives pour innover totalement dans les relations entre homme et femme. Séduire une jeune et jolie femme était banal ; se livrer à elle comme esclave par contrat représente la forme la plus achevée de la transgression érotique. »

Le théâtre est le lieu même du rêve masochiste
La Vénus à la fourrure n’est peut-être qu’un rêve, un fantasme inscrit dans la boîte crânienne de Séverin (qui n’est autre que l’auteur lui-même). Le théâtre est le lieu même du rêve masochiste : rituel, cérémonie, tout est prévu, mesuré, ordonné, mis en scène (temps, espace, jeu, attitudes, gestes, objet, couleur, etc.), rien n’est laissé au hasard. D’ailleurs, le héros masochiste, loin de n’être qu’un partenaire faible et « subissant », à la recherche de la main punitive, est l’être d’une certaine posture : bien qu’il se complaise dans la soumission, l’abaissement, il est aussi le grand ordonnateur, le metteur en scène de ses propres fantasmes ; celui qui amène l’autre dans ses contrées fictives, dans la logique de ses fantasmes. Il manipule, persuade ; c’est, selon Gilles Deleuze, la victime qui dresse son bourreau. Dans La Vénus à la fourrure, Wanda confie à Séverin : « Vous avez une manière bien à vous d’échauffer l’imagination, d’exciter les nerfs et d’accélérer le pouls de qui vous écoute. En vérité, vous êtes un homme à corrompre une femme, entièrement. »

Du roman au théâtre
La Vénus à la fourrure transpire le théâtre : mise en abîme, dialogues, travestissements, déguisements, masques, jeux de rôles, mises en scène, coups de théâtre… Ce n’est, d’ailleurs, peut-être pas un hasard, si le roman est contaminé à ce point par le théâtre ; en effet, dès sa plus tendre enfance, Sacher-Masoch compose des vers pour son théâtre de marionnettes, il est tenté par une carrière d’acteur, s’intéresse au théâtre amateur, écrit des pièces – essentiellement des comédies historiques – tombe amoureux des actrices et fréquente les théâtres polonais, allemands, slaves…

Du roman, je garderai la fable, son déroulement ; également les figures du récit indispensables, à mon sens, au rêve d’amour masochiste : l’ami (le narrateur), la déesse, Séverin, Wanda, le Grec. Pour des raisons dramaturgiques, je resserrerai l’action autour du couple Wanda/Séverin. Construire une architecture qui suit, pas à pas, le cheminement d’une quête intérieure – celle de Séverin – et dont les ressorts ne sont que la puissance du désir ; s’immiscer dans les affres du désir pour en saisir sa dynamique, sa juste temporalité...

 

A propos de Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895)

Vie
Écrivain et journaliste autrichien, Leopold von Sacher-Masoch naît le 27 janvier 1836 à Lemberg (aujourd’hui Lvov) en Galicie, dans une province polonaise annexée par L’Autriche. Ses ascendances sont bohémiennes, slaves, et espagnoles.
Son père, Leopold von Sacher, est préfet de police d’abord à Lemberg, puis à Prague. La famille s’installe, en 1848, à Prague en pleine insurrection slave contre l’empereur Ferdinand et le gouvernement de Metternich. Sa mère, Caroline Josepha Masoch, est la fille d’un médecin et universitaire ukrainien réputé : c’est ce dernier qui transmet le nom de Masoch à son petit-fils. Leopold von Sacher-Masoch est un enfant malingre que l’on confie très tôt à une nourrice ukrainienne, Handscha.
En 1856, après avoir obtenu un doctorat en droit, Leopold se passionne pour l’Histoire, et l’enseigne à l’université de Graz. Il publie d’abord des ouvrages historiques : L’Insurrection de Gand sous l’empereur Charles Quint, Une histoire galicienne, puis se décide à gagner sa vie comme homme de lettres. En 1862, il rompt ses fiançailles avec sa cousine Marie et se lie avec Anna von Kottowitz. Elle lui inspire la première version de La Vénus à la fourrure et, lorsqu’elle le quitte en 1866, La Femme séparée.
En 1869, il fait la connaissance de Fanny von Pistor avec laquelle il signe un contrat : il s’engage à se soumettre à ses ordres et désirs pour une durée de six mois. Afin de réaliser et mettre en pratique cet engagement, les amants partent en Italie. Intrusion dans le couple d’un acteur italien… Leopold rentre seul à Gratz où il rédige la version définitive de La Vénus à la fourrure. Il a une brève liaison avec une actrice, Caroline Hérold, dont il a une fille. Il se fiance avec Jenny Franenfeld, elle aussi actrice.
En 1871, il correspond avec Aurora Rümelin qui se présente sous le nom d’Alice ; un an plus tard, ils se rencontrent. Leopold croit avoir trouvé en sa personne l’incarnation de Wanda von Dunajew – l’héroïne de La Vénus à la fourrure, ils célèbrent d’abord leurs noces symboliques puis se marient.
Leopold signe un contrat avec Aurora qu’il appelle désormais «Wanda » ; ce contrat les lie pour dix ans. Leopold déclare se soumettre sans résistance à tout ce qu’elle imposera. Il écrit le 6 avril 1872 : « Traitez-moi comme votre esclave. […] Revenez bien vite me voir et parachevez votre oeuvre avec fourrure et fouet. » De leur union, naîtra trois fils. Pour aller au bout de son fantasme, il se met en quête de l’homme qui incarne « le Grec » dans La Vénus à la fourrure... Lors de cette recherche, un échange épistolaire s’établit entre le couple et un mystérieux inconnu signant Anatole (sans doute Louis II de Bavière)…Peu à peu, le mariage se délite et Wanda manque à son rôle de maîtresse-femme. Leopold, déçu par Wanda, se réfugie dans l’écriture ; il publie des nouvelles, des romans et des ouvrages de critique sociale, principalement en France : notamment Le Legs de Caïn, en trois recueils. Il remporte un vif succès.
En 1880, Leopold fait des conférences à Budapest et dirige une nouvelle publication. Le couple fait la connaissance de Sandor Gross, qui devient « le partenaire » de Wanda. L’année suivante, il part à Leipzig pour diriger la revue Le Sommet.
En 1883, Wanda part vivre avec un des journalistes de la revue. Leopold s’installe avec Hulda Meister, sa nouvelle femme, à Lindheim, près de Francfort. Le divorce est prononcé en 1886. Leopold, désormais célèbre en Europe, reçoit, cette même année, la Légion d’honneur. De son union avec Hulda Meister, naissent deux filles, Olga et Marfa, ainsi qu’un fils, Ramon. Il meurt le 9 mars 1895.

Oeuvre
La majeure partie de l’oeuvre de Sacher-Masoch est constituée de contes nationaux, de nouvelles et de romans historiques regroupés en cycles (l’amour, la propriété, l’état, la guerre, le travail et la mort). Ces récits ont généralement pour héroïne une femme dominatrice. La Pêcheuse d’âmes et La Mère de Dieu concernent des sectes mystiques ; La Femme séparée, qui eut un grand succès, s’inspire de sa liaison avec Mme Kottowittz. Son chef-d’oeuvre incontestable est La Vénus à la fourrure.
La vie et l’oeuvre de Sacher-Masoch sont intiment liées ; il écrit : « Tous les romans, lorsqu’ils ne traitent pas de matière historique, sont nés de ma vie, baignés du sang de mon coeur. »
L’oeuvre porte les stigmates de l’enfance ; une enfance marquée par les origines de l’auteur, les événements politiques – scènes d’émeutes et de massacres dont il a été témoin –, ainsi que par la mort de sa soeur Rose, à l’âge de quinze ans.
En 1866, Sacher-Masoch déclare : «Comme on m’appelle un Allemand, un Polonais, un Tchèque, et enfin un Slovène, je dois venir en aide à votre confusion d’idées et vous dire que, né de parents russes, dans la Galicie russe, je suis un Russe de Galicie. » (Lettre à Hiéronymus Lorm.) S’il écrit en allemand, il se sent davantage slave. D’ailleurs, les histoires et les légendes slaves sont celles qui ont bercé son enfance, celles que la plantureuse et douce paysanne ruthène, Handscha, lui chantait. Ainsi sa langue maternelle est le « petit russe ».
Les événements politiques de sa jeunesse ont également imprégné ses écrits. Il est témoin des révoltes et des insurrections des nationalistes polonais et tchèques contre le centralisme des Habsbourgs, révoltes que le père – fonctionnaire autrichien et responsable de police à Lemberg, puis à Prague et à Graz – doit réprimer. Leopold se situe du côté des insurgés, des minorités et des opprimés. Selon Bernard Michel, « Sacher-Masoch est un aristocrate libéral, un homme de la Révolution de 1848 qu’il a découverte à douze ans sur les barricades de Prague, un passionné du progrès social».
C’est en France que Sacher-Masoch est surtout publié, qu’il rencontre public et succès. En 1874, Le Legs de Caïn est publié chez Hachette. Deux ans plus tard, un second recueil du même titre paraît : il comprend Le Don Juan de Kolomea et des récits galiciens. Suivront, en 1876, un 3e recueil, toujours intitulé Le Legs de Caïn (chez Calmann-Lévy), en 1879, L’Ennemi des femmes et À Kolomea, Contes juifs et petits-russiens, puis, en 1880, Entre deux fenêtres, Nouvelles et Le Cabinet noir de Lemberg, enfin, en 1881, La Femme séparée.
En 1883, l’Europe rend hommage à Sacher-Masoch (que l’on surnomme le Tourgueniev de la Petite-Russie) ; on salue ses vingt-cinq années d’activité littéraire. En 1884, paraît Hadaska ; en 1888, Choses vécues, des « confessions », dans La Revue bleue ; en 1890, La Sirène
Le monde de Sacher-Masoch est peuplé de créatures féminines bien particulières : femmes de l’Europe orientale, aux formes opulentes, au regard froid, aux nerfs d’acier, vêtues de fourrures, de kazabaïka, un fouet à la ceinture, telle la grande Catherine de Russie. Femmes cruelles et despotiques, elles exhibent l’étendue de leur pouvoir à travers une panoplie : fourrure, fouet, bottes. « Il est un type de femme qui, dè sma jeunesse, n’a cessé de me séduire : c’est la femme aux yeux de sphinx que l’envie rend cruelle et la cruauté envieuse. » (Lola de Sacher-Masoch.) Cependant, l’écrivain avoue : « Si cette femme était dans la vie, elle ne serait pas dans mes livres. »
En effet, cette femme qu’il crée, il la rêve, comme dans La Vénus à la fourrure, à partir des statues antiques, des tableaux comme celui de La Vénus au miroir du Titien.
Le docteur Krafft-Ebing crée le mot de « masochisme » en 1890. Sacher-Masoch refuse d’être ainsi étiqueté. La notion de masochisme sera reprise par Freud et désignera une perversion sexuelle. Après la mort de l’auteur, l’oeuvre, occultée par la psychanalyse, tombera dans l’oubli ; considérée comme dégénérée, elle sera condamnée sous l’Allemagne nazie.
Il faudra attendre l’année 1902 pour que le public français puisse lire La Vénus à la fourrure et les années soixante pour que l’oeuvre soit remise à l’honneur, grâce, notamment, à la préface de Gilles Deleuze qui accompagne la parution de La Vénus à la fourrure. Comme le philosophe aime à le rappeler : « Masoch n’a pas seulement souffert d’un oubli injuste, mais d’une injuste complémentarité, d’une injuste unité dialectique avec Sade. Car dès qu’on lit Masoch, on sent bien que son univers n’a rien à voir avec l’univers de Sade. Il ne s’agit pas seulement de techniques, mais de problèmes et de soucis, de projets tellement différents. » Artiste génial, à l’imagination florissante, Sacher-Masoch ne se contenta pas seulement de puiser dans sa propre réalité la substance pour écrire, mais il aborda ses amours en poète, inventa un type particulier de relation ; au fond, il savait que la vie a besoin du sel de l’imaginaire pour échapper à la monotonie du quotidien. « Aimer, être aimé, quel bonheur ! Et pourtant comme tout cet éclat est terne auprès de la félicité remplie de tourments que l’on éprouve en adorant une femme qui fait de l’homme son jouet, en devenant l’esclave d’une créature tyrannique qui vous piétine impitoyablement » (Séverin dans La Vénus à la fourrure). Loin des discours normatifs, Sacher-Masoch a su questionner le désir, son origine, la sexualité, la notion de couple, la place de la femme dans la société, à son époque, bref, il a su réinventer la relation amoureuse. Son oeuvre est à redécouvrir.


Comédienne et metteur en scène, Christine LETAILLEUR a notamment mis en scène La Vénus à la fourrure ou les confessions d'un suprasensuel au Théatre National de la Colline, à Paris (du 21 janvier au 22 février 2009).

 

 

 

 

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