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Effeuiller un auteur érotique autrement

 

La fille aux cheveux de lait

Elle a toujours rêvé, la fille aux cheveux de lait, de s’allonger nue sous un arbre parfumé. Un arbre qui comprendrait l’essentiel. Qui connaîtrait le son doux des caresses endormies.

Elle a les cheveux lisses, clairs, presque blancs, tenus par un ruban rouge. Comme un cadeau qu’elle laisse rarement déballer.

C’est un après-midi de nuit déjà. Plombé d’obscurité mais parsemé de lumières. La jeune fille aux cheveux de lait respire, en marchant dans la rue, un Noël qui tarde à venir. Pense à sa solitude choisie. Pense à ce qu’elle s’offrira, la nuit du réveillon, dans un abandon solitaire. Cette messe de minuit célébrée avec elle seule. Comme douze coups d’extase hallucinée qu’elle fera résonner avec doigté. Elle sourit d’excitation anticipée et sent la nymphe de ses songes lascifs, logée au creux de son bas-ventre, remuer avec délectation.

Elle marche un peu plus vite, les sens aiguisés, attentifs. Aperçoit, derrière un treillis de fils verts où s’accrochent des guirlandes lumineuses, des sapins à perte de vue. Ils attendent, serrés les uns contre les autres. Il y a peu de monde et la fille aux cheveux de lait s’égare entre les Nordmann qui embaument l’air. Elle n’en achètera pas. Elle ne les supporte pas coupés. Ne pourrait pas replanter leur racine non plus, elle qui n’a pas d’autre jardin que son jardin intime.

Elle retire le gant de sa main droite, caresse les aiguilles douces, inspire, imagine, rêve. Cet arbre-là. Elle aurait aimé s’allonger sous cet arbre-là. Les yeux fermés, elle s’imagine, oubliant le froid, ôtant ses vêtements, s’en faisant une couverture.

Elle rouvre les yeux. Il y a un homme qui se tient là, dans l’attente. Il est plus grand qu’elle, grand comme les arbres qu’il vend, et emballé de vêtements chauds. Il a les joues rougies, une barbe épineuse et le regard perlé par le froid. L’instant effleure l’embarras. Il lui demande :

- Ils sont beaux, cette année, vous ne trouvez pas ?

- Oui, répond-elle. Mais je n’achète jamais de sapin de Noël.

- Pourquoi ?

- Je ne pourrais pas le replanter. Et je n’aime pas les décorer. Je préfère m’allonger dessous.

Elle l’observe. Il sourit, baisse les yeux.

- Et vous le faites souvent ?

- Non, pas assez.

Il sourit. Encore. La fille le fixe, un peu, dans une insolence nonchalante. Et d’une impulsion, lui achète le sapin. Tant pis.

Chez elle, il fait froid. Elle regarde l’arbre, planté dans son salon. Elle s’approche, renifle, caresse.

Alors elle enlève son manteau. Enlève ses chaussures. Enlève une par une les couches qui la séparent de son fantasme. Et, complètement nue en dehors de son ruban rouge, elle s’allonge sous son arbre parfumé.

Elle repense au vendeur. Elle fixe le sapin qui la surplombe.

La maison n’est pas chauffée. Elle frissonne. Peu importe. Seuls ses seins la trahissent, hésitent entre le froid et l’excitation.

Mais l’idée la réchauffe. L’idée d’être étendue là. Elle glisse une main fraîche entre ses cuisses. Inspire, expire. S’étire. Elle oublie le reste. Imagine l’homme, arrivé jusqu’à elle, chaussé de bottes de sept lieues, l’imagine là, qui s’approcherait, s’allongerait à côté d’elle.

La main encore recouverte d’un gant noir, il tenterait de défaire le ruban rouge qui retient ses cheveux. Elle déciderait de le laisser faire. Comme un cadeau amplement mérité.

Puis il effleurerait sa poitrine qui n’hésiterait plus, qui demanderait, qui saurait. Et elle qui inspire, expire, qui va et vient entre cette main et la senteur entêtante du sapin qui lui semble gigantesque. De plus en plus gigantesque.

Il y aurait des lèvres sur son sein. Ou est-ce le picotement d’une épine ? Ou d’une barbe ? Il y a une branche autour de sa taille. Il y a le frottement d’une écorce contre sa cuisse. Et cette odeur de sève qui réveille la nymphe au creux de son ventre.

La fille aux cheveux de lait s’offre déjà son cadeau de Noël.

Quand l’arôme du conifère s’estompe, elle regarde autour d’elle. Il n’y a plus personne. L’homme est parti loin de ses songes. Elle reprend ses vêtements, s’habille.

Demain, elle retournera peut-être le voir et, silencieusement, accrochera son ruban rouge à une branche d’arbre parfumé.

 

Virginie Holaind, Rédactrice et Responsable
de la section Roman pour le magazine Asteline


Illustration Bea

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