
De Justine, dans ce livre, il n’en existe une que comme objet, dans le prisme du regard des vrais protagonistes du livre, un sadique et celle en qui il trouvera son maître.
C’est normal, c’est dans la logique Sadienne que le corps de l’autre ne soit que matière, et encore, matière destinée à la destruction, même si cette Justine dans ce livre est trop fugace pour avoir le temps d’être abîmée. Plus tard sans doute. On imagine mal qu’entre ces deux là, entre les mains desquels elle tombe, elle puisse longtemps échapper au danger.
Le premier des deux, Pierre al-Hamdi, a quelque chose de Querelle, celui de Jean Genet. S’il n’est pas marin, il en a l’immoralité totale, l’indifférence à tout ce qui ne procède pas de son intérêt ou de sa sensibilité, son hypersensibilité, cette vulnérabilité qui mène toujours à détruire autrui.
Le désir d’autrui n’appelle aucun respect, il n’est qu’un levier, pour le manipuler et le mener à sa perte, l’éreinter de quelques coups de frappe vicieuse, dans une arrière salle ou des toilettes. Impossible d’avoir une vrai sympathie pour Pierre, mais Simon Liberati parvient cependant à intéresser le lecteur à son personnage, ce n’est pas une chose si facile lorsque tout ce qui est dit combat la sympathie.
Bien sûr, il y a quelques éléments pour le faire un peu victime, cet al-Hamdi, au travers son sort d’orphelin et la mort cruelle de sa mère, semi prostituée (et semi veut dire totalement, mais pas sur le trottoir), mannequin volant employée par Madame Claude ou quelque autre réseau de filles, qu’on appelait pas encore des call-girl en France, à cette époque où le français se respectait un peu plus.
Qu’il soit habité par cette mort, peut-être. Mais plutôt comme on entretient une douleur en justification de celles qu’on inflige aux autres. Pierre n’a utilisé la mort de sa mère que pour en nourrir une haine des femmes, qu’il ne veut guère séduire que pour les voler, et s’il faut pour cela les avoir d’abord battues, tant mieux. Voleur, voyou, naviguant entre le demi monde du luxe vide et le sous monde des malfrats et des maquereaux, le personnage de Liberati a toute la veulerie du Querelle de Genet sans en avoir tout à fait la grâce.
C’est que Liberati écrit autre chose. Il écrit bien d’ailleurs, dans une langue dont l’architecture est soutenue, même si délibérément émaillée des vocables de l’argot (mais Genet aussi) et de ceux du monde des apparences. L’auteur maîtrise les clichés et le français. C’est une des choses qui tient le livre. La langue n’ennuie pas. La vulgarité des personnages est contredite par le carénage des phrases.
La frappe, de hasard en recherches, tire des bords et approche d’une cible possible, d’une explication et d’un dénouement qui semble annoncé, à mesure que le livre le rapproche du second personnage, femme et monstre, talent décadent, en train de s’échouer dans son luxe à demi sénile.
Elle, c’est Thérèse, qui se fait appeler Legros parce qu’elle à voulu écarter son vrai nom à particule, mais qui veut bien aussi que l’information fuit. Elle, dont al-Hamdi a déjà rencontré une victime, une jeune femme qui a vécu quelques années avec elle et qui fut un temps le corps-cobaye de toutes les scarifications expérimentales que Thérèse lui infligeait.
Elle qui est riche aujourd’hui et adulée en sa présence. Elle est dénigrée dès son dos tourné, mais cela bien sûr, c’est toujours le cas et elle n’en n’a cure. Son talent, de décoratrice, costumière, de cinéma ou de cérémonie, d’artiste aussi obsédée par les séries et la numérotation de ses réalisations, se marie à merveille avec sa cruauté, ses obsessions.
Dans ce personnage, campé de façon magistrale, la multitude des repoussoirs est cependant mise en balance d’un seul combat qu’elle mène avec assez de panache pour qu’on ait envie de dire chapeau bas.
C’est la lutte, entre sa volonté et l’Alzheimer. Contre la maladie, elle oppose son infatigable goût d’aller jusqu’au bout, contre les défaillances du corps et en dépit de celles de la mémoire. Thérèse meurt sur pied, sans rien céder, allant jusqu’au bout de la fête, pas celle qu’elle accueille ce soir mais celle de la vie et de la création.
Cadavre vivant, au pied bot, et coupable probable du meurtre de la mère de Pierre al-Hamdi, c’est debout qu’elle affronte tant les amis qui ne lui veulent pas beaucoup de bien que ce loup efflanqué qui se présente finalement à sa porte, tanguant sur sa volonté confuse de venger sa mère.
Mais la bête rusée, aux muscles tendus et à la poche lestée d’un couteau, n’est pas de taille. Qu’importe que la douairière n’ait pas d’arme. Sous son regard il sera pétrifié, hypnotisé, manipulé comme un enfant, lui qui manipule souvent hommes et femmes.
Noblesse oblige, l’artiste dans le crime l’emporte sur la brute, et si le livre s’arrête là, presque abrupt, il dessine une autre alliance, où la Justine de Liberati est le prix non dit d’une transaction, par laquelle l’une achète l’autre, avec facilité, pour en faire son objet et peut-être aussi son héritier.
On comprend que ce livre ait été nominé pour le Prix Sade 2009.
Infortunée Justine entre ces deux monstres, si Liberati ne raconte pas ses déboires, on fonde pour elle, à la fin du livre, assez peu d’espoirs.