Heure blanche, de Géraldine
Premier réveil sonne. Incroyable imbécilité de le faire sonner si tôt. Incroyable outrecuidance de penser que je vais me lever à cette heure indue et me mettre derechef à ma table de travail. Incroyable masochisme de faire cela, tout en sachant que je ne ferai pas ceci.
La lumière croissante tente de faire croire à mon cerveau qu’il est l’heure de se réveiller. Mon cerveau est dupe mais lutte contre cette vérité. Il travaille dur pour oublier les obligations de la vie travailleuse. Pour compenser par des rêveries les rêves dont il ne souvient plus, pour anticiper une journée idéale, pour agir sans faire bouger les membres engourdis et lourds.
C’est l’heure où rien n’est plus important que la blancheur des draps. C’est l’heure où les oiseaux chantent en prélude. C’est l’heure où la lumière est à la fois onirique et honnie.
Il faut préserver cette heure blanche.
Celle qui l’a mieux compris est une main ;
Elle ne cherche pourtant pas à rendre hommage aux oiseaux de mon jardin. Elle appartient à un homme qui ne fut pas convié en ma maison. La main protège l’heure blanche d’une chambre d’hôtel immaculée.
Cette main a vécu, connu, aimé les heures chaudes de la nuit. A guidé les gestes brusques qui dénudent et provoqué les cris qui libèrent. Elle peut les oublier. Elle peut ranger les souvenirs, les conserver pour plus tard.
Elle invente les caresses de l’heure blanche.
La main connaît le chemin des draps froissés vers la hanche. Elle concentre sa substance et son émotion dans la pulpe de ses doigts. Elle trace des lignes parallèles sur l’arrondi de mes formes et m’allonge indéfiniment la jambe.
La main enveloppe le pied et se dédouble enfin. La main s’élargit, étend sa paume sur ma cheville, presse légèrement et remonte le long des mollets. De part et d’autre du genoux. Spirales de douceur sur mes cuisses et mes fesses.
La main est câline. Qu’importent ses intentions : la main est chaude et bienveillante. La main apaise les perplexités, questions et doutes qu’elle n’a pas fait naître. La main est faite pour ma peau et ne va jamais s’en détacher. Me semble-t-il.
Mon corps s’alanguit. Sans effort, il s’interdit tout mouvement. Mon corps aime.
La main se love dans un creux ; c’est juste après les fesses, c’est juste avant les reins. La main se déleste de toute son énergie positive. La main donne : sa chaleur, son réconfort.
Le corps désire. Il craint que son silence ne soit mal compris. Il s’étire. Pour que la main poursuive son chemin. Qu’elle glisse sur les vertèbres, qu’elle les compte, qu’elle les cueille.
Les ongles de la main sont coupés court et net comme des machines à fabriquer des frissons.
La main doit s’attarder sur le dos. Quand la main prend possession du dos, c’est tout le corps qu’elle domine. Quand elle s’empare de la nuque, aucune volonté ne fait loi à la sienne.
La main sait qu’elle peut s’arrêter là. Mon corps doit alors être recouvert, réservé au chaud. Par un autre corps plus grand, plus enveloppant.
Des orteils sur la plante de mes pieds. Des genoux dans le creux de mes genoux. Un torse sur mon dos. Des avant-bras le long de mes avant-bras. Un souffle dans mon oreille.
Un sexe à l’entrée du mien.
Mes fesses se dressent pour permettre le mouvement. Juste une légère oscillation. De soyeuses sensations.
Comme la main a choyé l’étendue de ma peau, le sexe flatte ma profondeur.
La main amie rejoint la mienne, s’appuie sur elle, écarte mes doigts pour faire place aux siens. Seule et unique démonstration de force.
Serrements intenses quand les corps s’écrasent. Les mains se ferment l’une au creux de l’autre. Mes ongles pénètrent ma paume. Ses ongles marquent mes phalanges.
Une marque blanche.
Nos mains se relâchent sans se défaire, glissent sur les draps chiffonnés et se cachent (mais pourquoi ?) sous l’oreiller.
Les oiseaux ont terminé de chanter ; la journée peut commencer.