Effleure le fruit...

Le sapin de Noël est là, tout nu, au milieu du salon. Elle sort quelques décors, les rubans écossais. Elle aime bien les pommes rouges en bois. Luisantes. Chaque année, le sapin est chargé de fruits, de pommes de pin ou de bâtons de cannelle, des mandarines cloutées de girofle, des tranches d’orange séchées et puis les petits pains d’épice aussi, en forme d’étoiles ou de bonhommes de neige qu’elle confectionne et que les enfants prennent au passage. Et puis cette année elle a trouvé des figues de velours, oblongues et soyeuses…
Dehors, les nuages se bousculent dans le ciel… et dans sa tête aussi. Le bleu froid s’efface par moment, comme si les nuages formaient des vagues qui allaient et venaient dans un ressac improbable et cognaient dans sa tête comme l’océan avait cogné sur la plage aussi vite et aussi fort que les battements de son cœur il y a… Enfin, quand il était venu s’asseoir à coté d’elle sur le sable et lui avait tendu une figue… et là elle tend une figue de tissu violet à la branche figée de son sapin… et dans son esprit les images se bousculent, s’entrechoquent. Un kaléidoscope de sensations, d’émotions, des couleurs et des odeurs, sa peau, ses mains, son visage, les boucles de ses cheveux sur sa nuque, tout se mêle.
Elle s’assoit, ferme les yeux et se laisse envahir de nouveau. Cela avait été si naturel, si inévitable. Et là quelques semaines plus tard, chez elle, elle ne peut oublier toutes les émotions si nouvelles et si insidieuses. Elle retranscrit dans son esprit, dans sa chair même, chaque minute, chaque seconde de ces quelques heures volées au monde, dérobées à la réalité des autres. Elle n’a rien oublié, a tout gardé tout au fond d’elle. S’en nourrit depuis. Souvent, elle ferme les yeux et refait un bout du voyage. Depuis cette main qui lui tend la figue fraîchement cueillie, jusqu’à l’explosion de lumière intérieure qui l’a aveuglée.
Oui, là, assise dans son fauteuil à coté du sapin de Noël qui attend ses rubans, elle ferme les yeux pour refaire le même voyage que celui qui l’a transportée ce jour-là vers des langueurs inconnues, des voluptés charnelles, des veloutés d’abandons. Elle revit chaque instant depuis le moment où ses doigts se sont doucement serrés sur les siens pour l’emmener chez lui. Il n’a pas vu ses yeux brouillés, il n’a pas senti son corps tendu, à l’affût de ses sens qui la submergeaient de réactions inconnues. Elle se souvient de son jardin, de l’odeur des figues mûres. Sur l’arbre et puis sur ses lèvres aussi un peu plus tard dans la chambre aux rideaux de feu, le feu grenat du soleil couchant irradiant sa lumière dans la petite pièce aussi intensément que celui qui brûlait au fond d’elle. Ils se sont embrassés, pour la première fois. Comme un tourbillon tumultueux. Elle ne connaissait pas encore son prénom. Maintenant elle le sait, le murmure souvent. Pour elle. Elle le prononce du bout des lèvres, comme on suce un bonbon, avec gourmandise.
Elle se souvient de ce moment hors du temps. Les mains impatientes d’Adrien qui doucement défont ses vêtements, l’effeuillent sans hâte et en toute impatience. Et tous ces frémissements étranges qui la parcourent. Elle se retrouve nue devant lui, et des ondes impudiques la visitent, zèbrent son corps d’une ardeur neuve. Le corps d’Adrien ferme et souple qui se presse contre le sien. Et puis leurs deux corps enlacés, qui se frottent, se caressent et se frôlent. Elle revit la moiteur sucrée de leur peau, en goûte l’odeur suave. Les caresses légères se font plus pressées, plus puissantes. Elle entend les vagues de l’océan au dehors et ressent les vagues d’un désir brutal au fond d’elle. Une fougue nouvelle et inconnue qui s’empare d’elle, recouvre d’un voile impudique tous ses interdits, toutes ses timidités. Et là dans son fauteuil, elle rosit un peu de tous ses gestes audacieux et du plaisir intense qui la dirigeait, l’enhardissait.
Et là dans son fauteuil, elle ressent de nouveau cette chaleur au creux d’elle. Elle imagine les mains expertes de l’homme se promener sur son corps, sur son âme détachée de toute convenance, de toute réalité. Ses seins lourds se dressent, son ventre irradie et quémande, ses lèvres rencontrent les siennes. Leurs corps imbriqués, encastrés l’un dans l’autre dans une communion si parfaite. Et si mystérieuse aussi. Elle éprouve encore sous ses doigts le grain de sa peau, les formes de son corps, ses arrondis et ses angles, ses moelleux et ses raideurs. Dans sa tête une petite musique, quelques notes tombent lentement, cristallines et pures. Aussi pur que le désir qu’elle a senti monter en elle ce jour-là. Aussi pur que les effleurements de leur peau, de leurs mains, effleurement… Effleure… elle tressaille au souvenir du bouton de rose qui éclot au fond d’elle. Rayonnant, ruisselant.
Une pomme du sapin tombe, un bruit sourd, mat, un sursaut, des larmes coulent, elles lui rappellent ses larmes de plaisir de ce jour-là. Dans sa main, la figue de velours parme soyeuse….
Emmanuelle Recher
Auteur de La lune vient parler avec elle, collection Liberté aux Editions Société des écrivains

Illustration : photo © Frez
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