Le soir venu, il y a cette femme aux seins pointus. Large sourire. Ses yeux pétillent de malice, mais tout son corps est comme absorbée par la couleur environnante.
Il n’en doute pas : c’est très exactement la naissance de la couleur, cette femme-aurore qui frémit mêlée d’aube bleutée qui flotte dans l’azur laiteux.
Depuis l’enfance, il affectionne cette redondance des phases-phrases propres à la couleur qui, lentement d’abord, bientôt danse avec frénésie, comme pour honorer une promesse faite au jour, et qu’au-delà de toute attente elle sait vouloir tenir toujours.
Pas de deux dans l’aube défaite, pas de deux dans l’ellipse de la frénésie, pas de deux dans le labyrinthe écorché des pieds légers.
Il ne sait pas encore, arrivé à ce stade de la vision, si c’est la couleur naissante qui donne naissance à cette figure de femme ou bien si c’est cette femme en figure qui transsude la couleur dans l’incarnat de sa peau d’ambre.
Oui, c’est ça : c’est une femme en proie à la couleur, une femme qui s’affiche et se débat dans la mêlée des ombres et des lumières, une femme claire-obscure, une dévoreuse en proie à la pâte de la couleur, à la coulure, à l’eau sale ou salée, une femme livrée au désastre de l’humide, une femme qui s’abandonne délibérément à la virginité malsaine des forêts, une femme mangrove qui plonge ses racines dans le suc tiède de la pourriture nourricière, une femme élastique, une femme sangsue, une femme alligator, une femme dévêtue, propre à se dissoudre dans la lumière de son aura aux reflets orangés striés de bleu cobalt.
Cette femme qu’il poursuit le pourchasse jusque sur les murs de son appartement qu’il occupe dans une grande ville du Nord.
Tard dans la nuit, la mer murmure dans l’espèce d’espace qui s’ouvre autour d’elle. Nuit et mer, c’est même chose, unies pour l’emporter et le rejeter là-bas sur la plage écrasée de soleil, déserte plus pour longtemps. Il s’allonge ivre de fatigue. Une poignée de sable glisse entre ses doigts.
Des heures durant, la couleur a exploré la surface amère de ses souvenirs. Le sel sur sa peau humide encore après la nage et maintenant le sable qui colle à son dos enserrent sa poitrine et ses jambes, son dos et ses reins, et le forcent à rester allongé immobile là où il aime être : sur une plage de sable clair avec pour seules compagnes la mer et sa rumeur… C’est que la mer insatiable se dédouble pour mieux le prendre. Le bleu de sa bouche s’ouvre aux dents d’écume qui lui caressent les pieds. Il veut se mettre nu, alors il jette son maillot de bain, et voici que la langue bleue et les dents d’écume de la mer viennent lécher son sexe durci. Il gémit dans le soleil couchant. La mer avale tendrement la sève qui lui vient.
Revenu de ses rêveries, il émerge de son lit trop sec. Il se lève, et le jour frissonne, quand il jète un œil à la vitre pour s’assurer que la lumière est bien encore là. La femme aux seins pointus, bouche souriante, reviendra le hanter ce soir…
Pour l’heure, elle marche seule sur la plage à sa recherche encore. Ses pieds nus s’enfoncent mollement dans la fraîcheur du sable. La chaleur bientôt montera le long de ses jambes. Elle caressera son reins et son échine. Elle mordra ses bras et son cou. La chaleur et elle iront ainsi de ci de là. Des premiers arbres côtiers à la mer écumante.
Aphrodite renversée. Aphrodite noire ébène sur la plage promise à l’éblouissement. Elle marchera mollement bercée par le bruit des flots jusqu’à l’apercevoir lui, allongé dans le sable après la nage.
Chaque tableau qu’elle lui inspire s’en va dormir dans le creux de son ventre. Il lui faut la rejoindre au plus intime, pour ramener à la surface du jour l’achevé du tableau mûri dans les eaux matricielles.
C’est ainsi que chaque soir ils font l’amour sur la toile aux grains tendres. Et la couleur appelle la couleur, et la couleur bien vite lasse d’elle-même appelle puis renforce le contour des formes, et puis les formes des contours, comme les caresses à l’infini appellent les caresses qui appellent à l’envi des étreintes et des étreintes dissemblables.
Le bleu arrive en force. Il revient. Jusqu’à se perdre dans les yeux du vent.